Petites Graines n°8 : « Dis merci !!! »

La question de la politesse suscite beaucoup de débats dans la parentalité. Comment éviter le blocage des enfants et comment faire quand l’entourage met beaucoup de pression sur l’enfant ?

 

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Merci à Maxime pour sa question qui, à mon avis, est pertinente pour beaucoup d’entre vous.

« Bien qu’ayant rapidement assimilé les mots magiques de la politesse (« s’il te plaît », « merci »), ma fille de trois ans fait des blocages, surtout quand on lui demande de les dire sur commande. Plus on lui demande et plus elle se bloque avec les personnes concernées. La discussion ne marche pas non plus et je n’ai pas envie de la gronder, ni de parlementer encore plus avec elle devant ces mêmes personnes. Je préfère aborder le sujet plus tard, au calme et sans pression.

Comment aborder sereinement ce blocage avec elle ? Est-ce une attitude typique pour son âge, que l’on retrouve chez d’autres enfants ? »

 

Dire merci, plus que des mots …

Développer et manifester un sentiment de politesse envers les personnes qui nous donnent quelque chose est un processus complexe pour les enfants et il me semble que, dans notre société, les avis divergent au sujet de la stratégie éducative à appliquer. Certains parents cherchent à habituer les enfants à la politesse à l’aide de l’obligation systématique, d’autres préfèrent privilégier l’émergence d’un sentiment d’un sentiment de reconnaissance authentique venant de l’enfant lui-même.

Pendant très longtemps, les adultes étaient convaincus que l’éducation consistait à façonner l’enfant en lui inculquant les bonnes manières, seule possibilité pour l’enfant de se civiliser peu à peu. L’autorité, voire l’autoritarisme, étaient les garants immuables pour aider l’enfant à devenir un adulte respectable et heureux. Encore aujourd’hui, il est difficile pour beaucoup de personnes d’accorder du crédit aux alternatives qui valorisent les compétences naturelles de l’enfant.

De mon côté, je suis partisane du deuxième courant, car l’enfant qui reçoit uniquement quand il dit « s’il te plaît » et « merci », le fait simplement pour obtenir l’objet, voire par soumission à la volonté de l’adulte. Il ne s’agit pas réellement de reconnaissance. Recevoir devrait être un moment de joie, de plaisir, mais cela se transforme souvent en rapport de force déplaisant pour tous.

Le conditionnement peut, quand l’enfant s’y soumet, amener à des résultats rapides, mais aussi provoquer des blocages qui seront longs à neutraliser. L’émergence d’une authentique reconnaissance demande chez l’enfant un lent processus de maturation, mais il s’agit là d’un apprentissage durable. L’enfant apprend progressivement à considérer l’autre comme une personne à part entière et à freiner les pulsions qui l’amèneraient à se consacrer pleinement à l’objet reçu. Accompagné par l’adulte, il comprend peu à peu l’intérêt que peut représenter pour l’autre le fait de lui offrir une marque d’empathie et de reconnaissance, et cela même quand l’enthousiasme provoqué par l’objet est hypnotique.

Maxime, peut-être que tu penches également vers le deuxième courant, mais que l’environnement de ta fille se compose en partie de personnes qui défendent le premier. Ce n’est donc pas tellement l’apprentissage de la politesse de ta fille qui est en question, mais le décalage de la stratégie d’apprentissage.

Débloquer la situation ne passe pas par le fait d’amener ta fille à répondre à l’attente de l’entourage, alors que toi-même tu n’es pas à l’aise avec la pression exercée. Tu peux rester fidèle à tes positions de père, tout en aidant ta fille à sortir de cette situation désagréable.

Alors, plutôt que de redoubler de pression sur ta fille pour donner satisfaction à autrui, pourquoi ne pas aider ta fille à voir plus clair dans la situation ? « Tu sais, pour Jacqueline, il est très important que tu dises “Merci” en échange de ce qu’elle te donne. »

Cela permet à ta fille d’être assurée que ce n’est pas ton exigence qui est en question et de ne pas laisser entrer ce conflit dans votre relation père-fille. Elle comprendra aussi que des personnes différentes peuvent avoir des attentes différentes.

Ensuite, il me paraît important de laisser ta fille libre de faire un choix mesuré pour ne pas l’obliger à se soumettre à la volonté de l’adulte contre son gré. « Si tu préfères ne rien dire, alors tu vas boire quand nous serons rentrés à la maison. Sinon, tu peux boire le jus que Mamie te propose, mais tu lui dis “merci”. » Ce sont l’intonation de la voix, calme et apaisée, et la posture empathique qui permettront de faire la différence entre l’invitation à faire un choix et le chantage ou le reproche caché. Une autre proposition de choix peut être : « Pierre souhaite que tu lui dises “merci”, mais peut-être as-tu une autre idée pour le remercier. Veux-tu lui faire un câlin, ou un signe de la main ? »

S’il s’avère nécessaire de clarifier ton point de vue auprès de la personne concernée, n’hésite pas à échanger d’adulte à adulte et non pas indirectement à travers ta fille. Il est souvent difficile de convaincre autrui de l’intérêt de nos choix éducatifs, mais l’expliquer, même brièvement, apaise le plus souvent la situation.

 

Comment accompagner de manière bienveillante le processus de reconnaissance de nos enfants ?

Comme je l’expliquais plus haut, ressentir de la reconnaissance puis l’exprimer nécessite un long cheminement de l’enfant qui est directement rattaché à sa capacité d’empathie et d’inhibition des pulsions liée à l’enthousiasme de ce qui est reçu. De même, le contexte émotionnel dans lequel l’enfant se trouve au moment de recevoir joue un rôle. S’il est intimidé, la prise de parole peut être très difficile pour lui.

L’enfant doit d’abord pouvoir prendre conscience de la joie, ensuite de la raison de sa joie, puis de la personne qui est à l’origine de cette joie. Ensuite, il doit comprendre la joie qu’a l’autre de recevoir un remerciement, une manifestation de reconnaissance. En effet, ce processus se fait naturellement si on l’aborde par la joie : la joie de recevoir et de donner, de pouvoir s’enthousiasmer pleinement sans être soumis à une pression en lien avec de la culpabilisation, du chantage ou de la manipulation.

En tant que parents, nous avons tout intérêt à accompagner ce processus de prise de conscience : « Ah ! Tu as l’air très content avec ce gâteau que tu viens de recevoir. Il est bon ? »

« Mamie se réjouit qu’il te plaise, c’est elle qui l’a fait pour te faire plaisir !! »

« Si tu veux lui montrer que tu es content, tu peux lui dire “Merci”, ou alors tu peux lui faire un câlin. Cela lui ferait plaisir ! »

Entre les phrases, laissez des pauses pour que votre enfant puisse comprendre et répondre à vos sollicitations. Je le constate très souvent, les enfants aiment naturellement faire plaisir et coopérer sauf quand ils sont confus, intimidés, mécontents ou soumis à un rapport de force.

Il est important de cerner le ressenti juste chez l’enfant ; s’il n’est pas heureux de ce qu’il reçoit, alors tant pis, il apprendra la reconnaissance quand il le sera réellement. N’hésitez donc pas à remercier vous-même tout simplement la personne à la place de l’enfant et à reconnaître avec sincérité que, même si l’intention était gentille, on a le droit de ne pas aimer un cadeau !!

Si, devant une personne en attente de reconnaissance, nous nous sentons obligés de nier le vrai ressenti de l’enfant, nous risquons de créer de la confusion, voire de la culpabilité chez lui. « Je ne suis pas content.e, mais je devrais l’être ! » La tentation de nier les ressentis de l’enfant pour ne pas blesser autrui est donc une fausse bonne amie. Pourquoi ne pas dire les choses simplement ? « Mince, je vois que tu voulais faire plaisir ! Tu n’as pas de chance car en ce moment Zoé n’aime pas le jus de pomme. »

Même quand les enfants sont reconnaissants et ont envie de le faire savoir, dire « merci » peut être un acte extrêmement difficile. Ils ont souvent besoin de dépasser une grande appréhension face à cette prise de parole attendue.

Peut-être que l’enfant pourra exprimer activement sa reconnaissance, peut-être aura-t-il simplement besoin que vous mettiez des mots sur ce qu’il ressent. « Je vois que tu es très content que le boulanger t’ait donné un bout de pain ! » Cela peut être le déclencheur d’une action venant de sa part. Un simple « Oui » ou un regard qui brille peut être très gratifiant à recevoir. Si on sent l’enfant à l’aise, on peut lui demander s’il se sent capable de dire « Merci ». Il se cachera peut-être et c’est pour vous le signe que non, il n’est pas prêt. S’il hésite, vous pouvez lui proposer de le dire avec lui, toujours dans la joie et non dans la culpabilité.

Les bonnes expériences aident l’enfant à dépasser peu à peu l’appréhension et à apprivoiser le remerciement.

Merci de m’avoir lue jusqu’au bout et à bientôt pour de nouvelles Petites Graines.